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Pour décrypter
le monde contemporain
Res Publica
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novembre
2003
Res Publica n° 35
Politique et religion
Marcel Gauchet
Malek Chebel
Alain Dieckhoff
Patrice Deramaix
David Simard
Hors dossier :
- «Sciences et politique : de la responsabilité à
la précaution», entretien avec Marie-Geneviève Pinsart
- «Droit de cité pour la poésie», par Eric Coulon
Editorial : Menace
fasciste ?
Risquons-nous de voir une nouvelle vague de type fasciste en France
et en Europe ? Beaucoup le craignent, en tous cas en France, suite à
la présence du Front national au second tour des élections
présidentielles de 2002. Mais si l’on y regarde de près,
l’irruption de Le Pen face à Chirac s’explique surtout
par une abstention record et la déconfiture du Parti socialiste
qui a profité à des organisations plus marquées
à gauche (sauf au Parti communiste). A n’en pas douter,
il y a une crise de la démocratie représentative, qui
n’est pas propre à la France, et que les politiques ne
semblent pas – ou ne veulent pas – voir.
Toutefois, il faut prendre garde au fait que la dernière campagne
présidentielle a été axée sur les questions
d’insécurité et de délinquance, et que nous
avons un ministre de l’Intérieur qui joue les gros bras,
recourant à une rhétorique qui empreinte plus au registre
du châtiment, voire de la vengeance, qu’à celui de
la justice. La sécurité apparaît comme la préoccupation
principale des populations, d’autant plus que l’insécurité
sociale – hausse du chômage, coups portés aux aides
sociales – se fait grandissante. Or, la recherche de sécurité
ne date pas d’hier et n’est pas passagère. Dans son
livre La Démocratie immunitaire, Alain Brossat rappelle
qu’elle est un élément constituant de la démocratie
moderne. Celle-ci apparaît comme le régime politique assurant
– théoriquement – à ses membres de ne pas
être agressés, la contrepartie étant le cocooning,
forme de repli sur soi qui disloque la communauté et rend fictive
la souveraineté populaire. Ainsi, la liberté revenant
à la sécurité, la véritable liberté
– le pouvoir d’agir sur les choses – se trouve structurellement
sacrifiée par la démocratie représentative.
Le désir de sécurité – qui se manifeste par
le recours au paradigme médical de l’atténuation
de la douleur dans le domaine politique – s’accompagne d’une
grande indifférence aux malheurs du monde, une forme d’insensibilisation
face aux souffrances que l’on ne veut pas ressentir. Alain Brossat
parle d’une «tétanie affective». Or, c’est
là l’une des conditions de possibilité de ce que
l’on appelle le «crime contre l’humanité»,
exécuté par des bureaucrates qui n’ont pas besoin
d’être des barbares ni des monstres. Simplement des gens
ordinaires à la sensibilité anesthésiée,
faisant consciencieusement leur travail de gestion.
A cela s’ajoute le ressentiment et la rancœur d’une
partie de la population dont le parcours scolaire a pu faire espérer
une ascension sociale qui pour beaucoup reste finalement une illusion.
Or, se référant aux années trente en Allemagne,
Bourdieu a bien dit comment la «petite bourgeoisie» constitue
un réservoir potentiel pour une «révolution conservatrice»
: «"la révolution spirituelle" qui "réanimerait"
la nation sans en révolutionner la structure est ce qui permet
à ces déclassés actuels ou potentiels de concilier
leur désir de maintenir une position privilégiée
dans l’ordre social et leur révolte contre l’ordre
qui leur refuse cette position, en même temps que leur hostilité
contre la bourgeoisie qui les exclut et leur répulsion pour la
révolution socialiste qui menace toutes les valeurs par lesquelles
ils entendent se distinguer du prolétariat» (L'Ontologie
politique de Martin Heidegger). Le Front national ne serait alors
que l’arbre qui cache une forêt dont il entend profiter
mais qu’il n’a pas planté. Le sécuritarisme,
la liberté sacrifiée, l’éloignement des individus
de la politique, la soumission qui peut résulter de leur volonté
de ne pas s’exposer, l’insensibilisation à la douleur
d’autrui, le ressentiment des «déclassés»
ne sont pas des risques exogènes à la démocratie
moderne ; ils lui sont inhérents. Elle porte en elle le danger
du fascisme qui, à la faveur de conditions «favorables»,
peut s’imposer.
Ces conditions sont-elles aujourd’hui réunies ? L’avenir
nous le dira…
David
Simard
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